Nouvelle : Voyage en eaux troubles (partie 1)

Publié le par lescréationsdemanon.over-blog.fr

 

Seul assis à la table de sa salle à manger, Lucas contemplait le gâteau posé devant lui. Une bougie, bien au centre, représentant le chiffre 6, se consumait lentement. « Joyeux anniversaire Lola » avait-il fait inscrire en lettres sucrées. Il pensait à elle, parvenant difficilement à associer un visage à son nom. Sa petite fille, dont il ne savait plus rien. Cela faisait quatre ans que sa femme était partie, emportant avec elle la moindre bribe de son existence. Le divorce fut très pénible, Par gentillesse, ou par lâcheté peut être, il lui avait laissé la garde de leur fille. Il croyait qu'il éviterait ainsi les complications mais la réalité l'avait rattrapé. Il y a un mois de ça, il avait reçu une lettre qui ne cessait de le torturer.

 

Lucas,

La vie nous a séparé mais saches que je te suis reconnaissante pour ces années partagées. Cependant, tu n'as pas su trouver la voix. Celle de la paix, du respect de soi et de l'humanité. Tu continues ainsi ta vie dans le pêcher et l'ignorance. Pourtant j'ai longuement essayé de te guider vers la vérité. Tu es et resteras l'homme obtus que tu as toujours été. Saches que cette lettre est la dernière et que moi et Lola partons. Tu ne pourras pas nous joindre où nous allons. Mais c'est un voyage nécessaire à notre salut.

Que quelqu'un m'entende et veille sur toi.

 

Sa main s'était crispée sur le papier à la lecture de ces mots. Où partaient-elles ? Jusqu'à présent il avait toujours laissé faire les choses, mais aujourd'hui il sentait que la situation lui échappait, peut-être de façon irréversible. Un mois que sa vie était un combat de tous les jours. Mais chacune de ses tentatives tombaient à l'eau et il ne savait plus où chercher. Il avait essayé de la joindre par tous les moyens, sans succès. La ligne téléphonique avait été coupée, le courrier retourné et les mails sans réponses. Il s'était rendu à son domicile mais plus personne n'habitait à cette adresse. Son avocat lui avait alors conseillé de la mener en justice car elle n'avait pas respecté les clauses de l'accord et que même en cas de garde exclusive, l'autorité parentale restait partagée. Le problème, lui avait-il dit, était que la procédure risquait d'être longue et que l'absence de coordonnées rendrait les choses d'autant plus complexes. Il avait fait le nécessaire mais n'espérait rien du système, tout du moins pas à court terme. Et le temps pressait. Étaient-elles seulement encore sur le territoire ? Même les services de police n'avaient rien pu faire pour lui.

 

-     Ne vous inquiétez pas Monsieur, lui avait dit l'inspecteur. Nous avons enregistré votre demande et nous ferons le nécessaire. Mais il faut comprendre que certains cas sont plus urgents. Votre fille est avec sa mère qui en à la garde. Il est donc difficile de solliciter de grands moyens pour les retrouver. Mais vous savez, les femmes ont parfois juste besoin d'air, de changement.

 

Il ne savait pas à quelle femme il avait à faire. Après la naissance de Lola, elle s'était métamorphosée en donneuse de leçons, prônant une foi jusque là inexistante. Il s'était dit que la maternité avait sûrement opéré et avait rendu sa femme imprévisible. Elle avait développé une obsession pour des croyances toutes plus extravagantes les unes que les autres et passait le plus clair de son temps à l’Église avec leur fille, participant à de multiples manifestations. Elle avait même décidé de quitter son emploi pour se consacrer à cette si juste cause. Ce fût d'ailleurs la raison de leur séparation. Lucas ne la reconnaissait plus, toutes discutions étaient proscrites et l'éloignement ainsi que la mort des sentiments fut inévitable. Il l'avait toujours laissé faire sa vie sans réagir, mais les choses allaient très loin. Elle fréquentait toujours le même petit groupe de personnes et ne voulait plus voir ses anciens amis, ni même sa famille. Elle dépensait des sommes folles pour « investir dans la réussite et l'avenir » disait-elle. Au bout d'un an et demi ils étaient devenus deux étrangers et toutes leurs économies s'étaient envolées. Après leur divorce, tout contact fût rompu, à l'exception de quelques rendez-vous fixés par ses soins, de manière à ce que le père et la fille puissent se voir un peu. Les rencontres se passaient toujours dans la même chapelle, sous la surveillance d'un homme discret mais menaçant, qu'il pensait être son nouveau compagnon. Mais aujourd'hui tous ces événements prenaient un sens différent. Il s'était transformé en un père terrorisé et hanté par ses pressentiments et ses regrets. Dans cet appartement sombre et froid, la flamme de cette singulière bougie était la seule source de chaleur, bien qu'elle lui rappelait aussi la dure réalité de l'absence en ce jour de fête. Il souffla d'un coup sec et la pièce fût plongée dans le noir. Il se leva, s'installa dans son fauteuil, puis alluma la télé. Les images défilaient sous ses yeux mais son esprit était ailleurs. Il sentait que quelque chose lui échappait. Il ne cessait de repenser à cet homme, toujours présent lorsqu'il allait voir sa fille. Qui était-il et surtout que voulait-il ? La première fois qu'il l'avait rencontré une impression de déjà vu l'avait saisit. Vendeur dans un grand magasin de Paris, il s'était simplement dit qu'il s'agissait d'un client, sans se poser plus de questions. Son regard distrait se posa sur le meuble installé dans l'entrée, à l'intérieur duquel Lucas stockait des centaines d'articles de presses. C'est une habitude qu'il avait pris tout jeune. Dès qu'il lisait un magasine ou un journal, il déchirait systématiquement les pages comportant des articles intéressants. Il se leva brusquement, alluma la lumière et se précipita en direction du petit buffet. Il en sorti des dizaines de pochettes et classeurs plus ou moins vieillis par le temps. Il apporta tout ça sur la table et se mit à fouiller frénétiquement cette montagne de papiers. Les heures passaient. Même assailli de fatigue il ne pouvait s’arrêter. Quand soudain, il le vit. L'homme de la chapelle, en costume sombre, les cheveux plaqués en arrière. Il s'agissait d'une double page de l'Express datant de 2004, traitant des sectes, et plus particulièrement des Pères de l'Avenir. Le journaliste expliquait qu'en France la laïcité permettait la tolérance de toutes religions et que les sectes, déviant très souvent de ces croyances, ne pouvaient être appréhendées que lorsqu'elles commettaient des crimes ou délits. Le groupe en question faisait parler de lui depuis plusieurs années et de lourds soupçons pesaient sur ses membres. De nombreuses plaintes avaient été déposées pour agression sexuelles, extorsion d'argent et même trafic d'enfants. Cependant, aucun jugement n'avait jamais pu être rendu car les victimes étaient systématiquement revenues sur leurs dépositions. Le gourou se faisait appeler Père Darius et son bras droit se nommait Joseph Armand. C'était lui. Le numéro deux. Lucas n'en revenait pas, tout se brouillait dans sa tête et à la fois prenait tout son sens. Son ex femme était victime d'un mouvement sectaire et sa fille l'était devenue à son tour. Une irrépressible envie de pleurer le saisit. Les larmes se mirent à couler. Mais comment avait-il pu être si naïf. Ce changement si radical, ses propos, ses dépenses, sa démission et maintenant cette lettre. Après ce qu'il venait de lire il pouvait craindre le pire.

 

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Selene 16/02/2012 17:23

Bonjour,
Début prometteur pour cette nouvelle. La situation est bien amenée et les sentiments du père bien mis en valeur. Je m'en vais lire la suite.

Marc 10/02/2012 09:13

Un extrait de nouvelle? Une immersion dans le drame quotidien vécu par beaucoup de couples qui est vraiment émouvante...

lescréationsdemanon.over-blog.fr 11/02/2012 00:54



Merci beaucoup ! J'aimerais beaucoup avoir votre avis sur cette nouvelle, que je met en ligne petit à petit. Il s'agit de ma proposition pour un concours ayant pour thème "Sur le fil".